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Phèdre / Dupont

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Ça sert à quoi, madame ?

Une professeure, de théâtre passionnée ; un élève un peu désemparé ; une autre élève studieuse et empressée ; un C.P.E. qui a toujours rêver de s’impliquer et brûle secrètement de fouler les planches ; un proviseur qui arrive, comme Thésée, à mi-parcours ; le tout sur fond de voyage scolaire en Grèce compromis par d’obscures restrictions budgétaires…

La professeure entre dans la salle de classe et découvre l’élève désemparé en train de lire. Elle lui dit que c’est pour aujourd’hui que la pièce devait être lue. L’élève lui répond qu’il l’a lue et qu’il n’en a rien compris. Il ajoute, comme souvent beaucoup d’élèves, qu’il est sûrement bête, habité qu’il est par ce sentiment d’impuissance rageuse face aux « monuments » de la littérature nationale.

Et par l’ennui aussi : « Ça sert à quoi, madame ? Plus personne ne lit ça. Ça sert à quoi d’étudier ça ? Les grandes histoires d’amour, c’est super, mais Roméo et Juliette, c’est en film maintenant. Avec Leonardo Di Caprio… »

Note de mise en scène

La compagnie mène de très nombreux ateliers, dont certains, très spécifiques, portent sur la lecture à haute voix ou bien la diction des vers. Évidement, nous constatons chaque fois que le vers classique est difficile pour les élèves. Là où Molière, même en vers, est accessible par le jeu et la situation comique, Racine, Corneille, eux, ne sont accessibles que par la langue. Il n’est pas évident pour un professeur d’emmener ses élèves au théâtre (organisation, déplacements) et il n’est pas évident de trouver une œuvre classique au programme, dans une mise en scène simple (j’entends par là une mise en scène qui ne présente pas des niveaux de lectures propres à masquer la compréhension simple de la pièce).

Et pourtant ! Quel plaisir pour un acteur comme pour un metteur en scène de s’attaquer à de tels monuments… Quel plaisir de le faire avec le sentiment que son travail va faciliter celui d’un professeur en favorisant l’accessibilité d’une telle œuvre… Après tout, ceux d’entre nous qui vont au théâtre voir Phèdre connaissent et apprécient le théâtre classique. Ils n’ont pas besoin du Diable à 4 pattes. Ce qui nous a toujours agités dans la compagnie, c’est de faire comprendre aux gens qui ne vont pas au théâtre que le théâtre est fait aussi pour eux. Pour tout le monde.

C’est de cette réflexion toute simple qu’est né Comment parler de Phèdre à l’élève Dupont : aboutissement très personnel d’un parcours d’auteure et de professeure de théâtre, d’un parcours de metteure en scène, d’actrice et de directrice artistique qui souhaite engager le travail de sa compagnie dans une visée résolument pédagogique et sociale

***

Photographie(s) : Matteo Di Tullio

Ça sert à ça…

Duparc. – Un romancier que j’aime beaucoup a écrit – je cite de mémoire – : « Si vous voulez voir le vrai visage de la misère, eh bien, il faut regarder le visage des pauvres gens quand ils écoutent quelqu’un qui sait. Quelqu’un qui sait parler. » Il voulait dire par là quand ces pauvres gens écoutent sans comprendre, quand ils sentent bien, et très profondément, qu’ils n’ont pas les moyens de comprendre. Non qu’ils sont bêtes, ça non, pas plus que d’autre, pas plus que vous, monsieur Dupont, quand vous disiez que vous ne compreniez rien à ce que les personnages de la pièce racontent, mais seulement, ils n’ont pas eu accès à cette culture, vous voyez, qui, outre le fait de vous fournir de quoi gloser dans les salons, vous permettra plus tard de défendre votre opinion. Vous voulez parler, faire entendre votre voix, dire que non, vous n’êtes pas d’accord avec un parent. un prof, un gouvernement, il va falloir parler. S’exprimer, dire, argumenter ratiociner, gloser, expliquer… Penser. Il va falloir penser en mots. Et pour penser, il faut étudier bien sûr, l’histoire, la politique, la philosophie, toutes sciences, mais il va surtout falloir tenir le crachoir face à des gens tout prêts de vous rouler dans la farine et qui, eux, maitrisent la langue française à la perfection. Et les mots, et la capacité de comprendre ce que dit l’autre, les mots s’apprennent dans les textes.

Apprenez à lire. Des pièces comme Phèdre. Apprenez à lire et à comprendre en même temps. Apprenez tous ces mots compliqués que l’on vous enverra à la figure pour vous faire sentir toute votre ignorance et votre insignifiance. Apprenez la protase et l’apodose, la façon de ménager le suspense quand vous racontez une histoire, apprenez le renvoi, la syntaxe et apprenez le là, là-dedans, dans cette pièce. Et apprenez-le maintenant, parce qu’après, ce sera bien tard, pas trop, mais bien tard pour s’y mettre. Parce que c’est maintenant qu’on vous dit de faire des choix de carrière, de vie, de sortie, de je ne sais top quoi. Et que c’est maintenant que vous pouvez expliquer ce dont vous avez envie et besoin – maintenant ! Pour comprendre, pour argumenter, pour convaincre et même pour séduire, il faut des mots. Et les plus beaux sont là. Et c’est pour cela que vous devez étudier et comprendre les classiques. Parce que parler, c’est pouvoir. Regardez les politiques, regarder la pub : des mots. Regardez les grands de ce monde. Vous pourrez être habillé par Christian Dior, parfumé et coiffé par Chanel, vous déplacer en Rolls, rien ne fera de vous quelqu’un, ni à vos yeux ni à ceux des autres, si vous ne savez pas parler quand vous ouvrez la bouche.

 
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